Journal Gil Blas 25.10.1891

CARNET JUDICIAIRE

Cour d’Assisse de Seine et Oise

Versailles, 23 Octobre

 

Avisse, cultivateur aisé de la commune de Beynes, faisait appeler le 6 Mai 1888, à cinq heures de matin, le maire et le docteur Durand, pour constater le décès de sa femme, âgée de 28 ans, qui venait disait il, dans une crise  nerveuse, de se tirer un coup de revolver dans la tête  et de se pendre à une poutre de l’étable.

La gendarmerie appelée à constater le fait, remarqua que la corde avait été fixée à une hauteur de 2m 20, le long d’une échelle de meunier donnant accès au grenier.

La victime avait la tempe droite ouverte. Le crane avait été traversé par une balle de révolver. Les sourcils et le front, noir de poudre, indiquaient que le coup avait été tiré à coup portant.

Acceptant les déclarations du mari, la gendarmerie et le médecin conclurent à un suicide.

Cependant Avisse ne parut témoigner aucun regret de la mort de sa femme et se remaria bientôt. De vagues rumeurs l’accusaient déjà. Enfin le 21 mai dernier une lettre anonyme le dénonçait nettement au parquet de Rambouillet comme ayant tué sa première femme.

Une information immédiatement ouverte réunit en effet des charges suffisantes contre Avisse qui fut arrêté.

Avant le crime, les époux Avisse vivaient en mauvaise intelligence. Des querelles suscitées par le mari, éclataient souvent dans le ménage et plus d’une fois madame Avisse dut se réfugier chez sa belle-mère pour se soustraite aux mauvais traitements.

Les charges relevées contre l’accusé étaient déjà graves, lorsqu’un dernier et accablant témoignage se produisit, celui du propre enfant d’Avisse, le jeune Franscique, né du premier mariage, et qui, au moment du crime avait 8 ans : « dans la nuit du 5 mai 1888, a-t-il déclaré au juge d’instruction, ma mère s’est levée, a mis un jupon, et poursuivie par mon père, successivement dans l’écurie, dans la cour, est revenu dans la chambre à coucher, puis est redescendue dans l’écurie. Quelques instants après j’ai entendu ma mère m’appeler deux fois. Presque aussitôt une détonation d’armes à feu retentit. Je me suis levé, j’ai couru à l’écurie et j’ai vu ma mère pendue à une poutre. Je suis rentré dans la chambre pour prendre un couteau, mais n’en trouvant pas je suis sorti dans la cour, ou je me suis trouvé en présence de mon père.

Qui lavait ses mains. L’eau dont il se servait était rougie, en m’apercevant il parut embarrassé ».

Malgré les dénégations de son père, l’enfant n’a pas varié dans ses déclarations.

Un voisin de l’accusé, le sieur Legrand, est du reste venu confirmer son témoignage en déclarant que, dans la même nuit, il avait entendu courir chez Avisse, ouvrir et fermer les portes avec violence, pousser des cris auxquels avait mis fin la détonation.

Le corps de madame Avisse fut exhumé, et le médecin chargé  d’examiner le passage dans le crane conclu à un homicide volontaire, et non à un suicide.

Le jeune Francisque Avisse n’avait pas du reste fait connaître de suite la réalité. Intimidé par son père, il était resté dans les termes avancés par ce dernier. Ce ne fut qu’après l’arrestation du meurtrier qu’il se décida à raconter exactement le drame horrible dont il avait été témoin.

Minuit - le jeune Francisque s’est rétracté dans ses déclarations. Le réquisitoire  a été fait par M Chrétien, procureur de la République. A la suite d’une brillante plaidoirie, Avisse a été acquitté.